12/03/2026

Karin

Par Pat

Une nouvelle, écrite il y a un moment déjà. Votre avis ?

 

J’avais douze ans quand ma (courte) vie a croisé pour la première fois celle de Karin. Nous fréquentions tous les deux une classe de première secondaire d’un athénée de la ceinture verte de Bruxelles.

Dès notre première conversation, je me suis senti attiré par cette jeune fille avec un si ravissant sourire et de magnifiques yeux gris – rien de changé depuis lors, le sourire et les yeux sont toujours ce que je regarde en premier chez une dame –  qui me semblait au moins aussi timide que moi. De suite, il s’est passé quelque chose de bizarre dans ma tête. Il faut dire que c’était la première fois que j’échangeais quelques mots avec quelqu’un du sexe opposé en dehors du cercle familial. C’était le jour même de la rentrée scolaire, dans le couloir dans lequel nous devions nous regrouper avant d’entrer en classe. Un dialogue tout à fait banal comme peuvent en tenir des élèves découvrant leur nouvel établissement. À dix heures, première récréation, et c’est presque naturellement que nous avons continué notre conversation. Mais attention, chacun de notre côté de la ligne blanche. À l’époque, en effet, les filles et les garçons ne pouvaient pas se mélanger, cette fameuse ligne séparant l’espace en deux parties égales. D’un côté, les mecs, de l’autre les gonzesses. Si un ballon des garçons franchissait la ligne de ségrégation, il fallait solliciter un surveillant pour aller le récupérer. Idem dans nos classes : deux rangées de bancs réservés au sexe masculin, une rangée pour l’autre. Pas question de transgresser les règles ! Mais, c’était déjà mieux que dans les écoles primaires que j’avais connues, où l’école des filles se situait à plus d’un kilomètre de la mienne.

Cette période coïncidait avec l’ouverture d’un nouveau monde pour moi. Un changement important était intervenu deux semaines plus tôt. Nous avions quitté l’appartement d’un quartier pauvre du centre de la capitale au profit d’une petite maison dans la banlieue sud de celle-ci. Une maison dans laquelle, droit d’aînesse oblige, je disposais de ma propre chambre, avec un jardin et la campagne à l’arrière, une grande pelouse à l’avant. Un quartier aéré, en réalité une cité sociale, mais nouvellement construite et aménagée de façon très conviviale. Une nouvelle école, de nouveaux copains et surtout, une nouvelle copine. L’avenir, pour le gamin que j’étais, s’annonçait radieux.

Avec Karin, nous avions vite pris l’habitude d’échanger lors de chaque récréation sauf quand elle était retenue par de petits papotages entre filles. On parlait de tout et de rien, le fait d’être ensemble, simplement, nous suffisait. Parfois, un surveillant un brin obtus nous rappelait à l’ordre, nous signifiant que nous devions nous tenir chacun à un mètre, au moins, de la fameuse ligne blanche. Un règlement édicté par lui seul, apparemment, trop soucieux de maintenir les barrières artificielles entre les deux sexes. Aucun mot, aucun geste d’amour ou même de tendresse entre Karine et moi lors de cette première année. Timidité ? Ou parce qu’on ne s’exprimaitxprimait pas comme maintenant à la fin des années ‘60 ? Seulement une appréhension quand on voyait approcher les congés scolaires. Évidemment, nous ne connaissions pas encore l’internet et encore moins les smartphones. Le téléphone n’était utilisé qu’avec parcimonie et, de temps à autre, nous profitions de l’absence de nos parents respectifs pour s’appeler, avec toujours la crainte de devoir rendre des comptes. On pouvait alors échanger de nouvelles banalités, ponctuées de silences qui ne nous dérangeaient pas. On était de cette façon l’un près de l’autre, la seule chose qui comptait pour nous. Impossible de se rencontrer hors de l’école, nos maisons étant trop éloignées. Une fois, une seule fois, nous nous sommes vus hors du milieu scolaire. À l’occasion de mon anniversaire… et du sien ! Nous sommes nés, en effet, le même jour de la même année. C’est cette coïncidence qui a fait que la maman de Karin l’a autorisée à participer à la petite fête que j’organisais chez moi. Ainsi, elle l’a amenée et est venue la rechercher exactement deux heures plus tard. Ce furent deux heures merveilleuses, assis côte à côte à manger du gâteau et boire du mousseux. Trop court temps pour moi, mais pour les copains de l’école présents, qui nous chambraient régulièrement, l’affaire était dans le sac, Karin et moi « marchions » ensemble !

Les grandes vacances, cette année-là, m’ont paru interminables. Quinze jours en camp scout, une seconde quinzaine comme moniteur d’une colonie de vacances à la mer et un mois de travail étudiant dans un garage. Impossible de s’appeler. J’étais désespéré. On s’écrivait, de temps à autre, de gentilles petites lettres. Je me rappelle que dans la dernière, j’avais découvert de petits cœurs découpés à la main dans du papier carton rouge. Première manifestation réelle de ce sentiment qui nous reliait. La deuxième est venue très vite. Le jour de la rentrée à l’école, elle m’a plaqué un bisou sur les lèvres avant de monter dans le bus qui devait la ramener chez elle. Je ne dis pas dans quel état j’ai parcouru à pied les quelques kilomètres me séparant de mon domicile. À peine rentré, toujours sur le coup de l’émotion, je lui écrivais ce qui devait être, à mon idée, la plus belle des déclarations. Je me suis rendu compte plus tard que c’était un peu maladroit, timide, peut-être niais, mais je m’étais exprimé exactement comme je le voulais à ce moment-là, avec une sincérité totale, comme on peut le faire à treize ans quand on découvre les prémices de l’amour. Je redoutais néanmoins sa réaction quand je lui ai remis discrètement la missive le lendemain matin, mais le sourire qu’elle m’a adressé plus tard dans la matinée m’a fait comprendre qu’elle l’avait déjà lue. Et que ça lui avait plu. La preuve, le jour suivant, quand elle m’en a remis une autre, remplie d’un tas de mots doux, dans la même veine que la mienne. Cet échange quotidien perdurera toute l’année. Parfois c’étaientétait des pages entières dans lesquelles elle me parlait de ses lectures, de ses envies, des films vus à la télévision, de ce qu’il se passait en classe et de bruits de couloirs de l’école. De temps en temps, une simple photo d’elle avec un cœur ou un mot tendre au verso. Je faisais de même.

Cette année a été marquée par un événement à l’athénée. Les élèves ont manifesté et même fait grève pour obtenir une réelle mixité dans l’établissement. On ne voulait plus de cette ligne blanche dans la cour et de séparation dans les classes. Des actions qui ont attiré l’attention de la presse locale et fait réagir de nombreux parents, des profs et des personnalités politiques. Nous avons obtenu gain de cause. Joie extrême pour moi : enfin, en classe, je pouvais partager le même banc que Karin.

Notre petit train-train a continué si c’est juste est que nous avions pris le pli de nous faire la bise – sur la joue – matin et soir. En mai, c’est moi qui ai été invité à fêter l’anniversaire de Karin chez elle et, surprise, nous étions seulementétions que cinq : son frère, sa maman, le nouveau mari de celle-ci, Karin et moi. La maman savait qu’elle était la relation entre sa fille et moi et me traitait avec une réelle gentillesse. Mais, j’ ai eu l’impression de subir un examen de passage mené par son beau-père dont et qu’il ne m’appréciait pas réellement. 

Peu après, j’ai senti que Karin était tendue. Approche des grandes vacances ? Rien de vraiment concret, seulement de petits signes par-ci par-là… J’avais depuis un moment l’envie folle de l’embrasser réellement, mais je n’osais pas. Il m’arrivait souvent, quand nous étions seuls, de déposer un baiser sur ses lèvres cependant j’avais une trouille bleue d’aller plus loin, malgré mon envie. Je me demandais si elle n’était pas troublée par mon comportement. Peut-être était-elle vexée que je ne fasse pas le premier pas. Les questions tourbillonnaient dans ma tête, je ne savais que faire, j’hésitais, j’hésitais…

Les vacances redoutées sont arrivées. Pour ma part, rebelote: scouts, la mer et puis un mois de travail. Pour Karin c’était farniente et lecture et la promesse de m’écrire régulièrement. Effectivement, nous avons, dans un premier temps, échangé de nombreuses lettres, mais je sentais dans celle de mon amoureuse une certaine retenue avant que ses courriers ne commencent à s’espacer. Par ailleurs, elle m’avait dit que son beau-père la surveillait de près, qu’il n’appréciait pas cette correspondance soutenue. Ensuite, à partir de la mi-août, je n’ai plus rien reçu.

C’est ce moment que choisit ma mère pour m’annoncer qu’elle avait décidé de me changer d’école. Comme elle voyait que le boulot au garage me plaisait bien, elle m’a inscrit dans une école technique. Catastrophe. Je ne voulais pas devenir mécanicien, moi, je voyais plutôt ça comme un hobby. Je rêvais de devenir journaliste. Ma mère n’a pas voulu en démordre. Selon elle, je n’avais pas les capacités d’aller plus tard à l’université. Une décision qu’encore maintenant, je n’ai pas compris. Le plus grave, et je n’osais franchement lui dire, c’est que je ne verrais plus Karin chaque jour. Ça, ça me paraissait impossible ! Évidemment, je l’ai écrit directement à celle qui occupait toutes mes pensées, mais n’ai pas obtenu de réponse. Plus la moindre lettre. Le plus dur est arrivé à la rentrée des classes. De mon côté, je n’avais pas réussi à faire fléchir ma mère et je me retrouvais bel et bien dans une école technique. Des copains de la cité m’ont signalé en soirée que Karin ne s’était pas présentée à l’athénée non plus. Pas une simple absence, elle n’était même pas inscrite dans ce qui aurait dû être sa nouvelle classe. Pas de courrier, plus de présence, que se passait-il ? À cet âge, je ne pensais pas que l’on pouvait s’inquiéter ainsi pour une fille et pourtant, c’estest ce qui m’arrivait. J’évoquais toutes les hypothèses. Un accident ? Ou pire ? Je ne savais que penser. J’ai tenté de l’appeler un mercredi après-midi, mais le téléphone répondait toujours comme si la ligne était occupée. Alors, j’ai retenté le coup des dizaines de fois, pendant plusieurs semaines, sans le moindre succès. Toujours la même tonalité. Et, plus la moindre lettre de sa part. J’étais pris d’une tristesse infinie et je vivais un calvaire. Une situation qui se répercutait bien évidemment sur mes cours. Je ne m’y intéressais absolument pas et, sans surprise, les examens de décembre ont été catastrophiques, au grand dam de ma mère qui m’a alors placé en internat.

L’image de Karin restait profondément gravée dans ma tête. Je continuais à penser à elle sans cesse. Pendant le congé de Pâques, sur base d’une intuition, je me suis rendu à l’administration communale où j’ai finalement appris que sa famille avait déménagé. Normalement, je ne pouvais obtenir sa nouvelle adresse, n’ayant aucun lien légal avec elle. Devant mon air contrit, l’employée très sympa me l’a donnée et, dès le lendemain, j’enfourchais mon vélo pour tenter de la retrouver. Plus de vingt kilomètres quand même. J’ai déniché sa nouvelle maison. Je me suis demandé que faire alors et n’ai pas hésité longtemps, j’ai sonné à sa porte. C’est elle qui m’a ouvert. Elle m’a regardé longuement en silence et a commencé à pleurer. M’a fait entrer. À peine la porte franchie, elle s’est jetée dans mes bras et nous nous sommes embrassés très longuement. Puis, nous sommes restés de longs moments sans rien dire, on se regardait, on souriait et on s’embrassait encore et encore. Enfin, nous nous sommes assis sur le canapé, serrés l’un contre l’autre et nous avons discuté un long moment. J’ai appris que son beau-père avait capté certaines de mes lettres et qu’il lui avait interdit de m’écrire. Ils étaient venus s’installer dans sa maison à lui, raison pour laquelle elle avait changé d’école. Son beau-père l’avait officiellement adoptée et elle avait pris son nom. Le gars contrôlait ses faits et gestes et se montrait parfois trop proche d’elle. Karin le craignait et sa mère, soucieuse de ne pas irriter son mari, n’osait intervenir.

Elle a voulu me montrer sa chambre et, comme si c’était naturel, nous nous sommes retrouvés sur son lit. Ce jour-là a été celui des premières. Je n’avais jamais embrassé une fille, encore moins caressé ou fait l’amour. J’ai tout appris en quelques heures. Une journée qui, encore aujourd’hui, reste implantée dans ma mémoire. 

Nous avons décidé de nous écrire à nouveau régulièrement, mais nous devions trouver une solution pour que le courrier n’arrive pas chez elle. Solution qu’elle a trouvée, avec la complicité de sa mère, comme elle me l’indiquait dans une lettre qu’elle m’a envoyée à l’internat. Celle que je voyais déjà comme ma future belle-mère a loué une boîte postale où elle irait elle-même chercher le courrier régulièrement. 

Nous nous sommes vus constamment durant un bon moment. Sa maman trouvait des excuses pour que Karin puisse sortir. Parfois, elle l’amenait même chez moi. Tant qu’elle pouvait aider sa fille sans mettre en danger l’entente avec son mari, elle n’hésitait pas. Souvent, nous rigolions à trois des excuses inventées pour organiser ces rencontres. Nicole – elle m’avait demandé de l’appeler ainsi et de la tutoyer – m’appréciait et elle le montrait bien. Elle était surtout contente de voir sa fille à nouveau resplendissante. Seule ombre au tableau, Karine n’en parlait qu’à moi, l’attitude de plus en plus déplaisante de son beau-père. Il entrait inopinément dans sa chambre, guettait le moment où elle entrait dans la salle de bains pour y pénétrer ensuite sous de fallacieux prétextes. Lui posait des questions intimes, mais toujours en l’absence de son épouse qui ne se doutait donc de rien. 

Tout allait pour le mieux. Trop bien, j’allais rapidement le comprendre.

Dans la dernière lettre reçue, elle m’expliquait qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle était paniquée, qu’elle voulait tout quitter. Durant la nuit, elle s’est réveillée et a trouvé son beau-père allongé près d’elle, sa main glissée sous sa robe de nuit. Elle me dit encore que c’est en pleurant qu’elle m’écrit. Son écriture me confirme son état d’esprit. Parfois, j’avais l’impression qu’elle faisait de la calligraphie dans ses lettres. Cette fois, c’est loin d’être le cas. Lettres irrégulières, fautes d’inattention, ratures, omission de mots… Je la sais en souffrance et ça m’inquiète fortement. Heureusement, nous avons prévu de nous voir le lendemain. Mais, elle est absente au rendez-vous. Ce n’est pas normal, je panique, frustré de ne pouvoir agir. Je n’ose pas téléphoner chez elle, c’est le week-end et je risque de tomber sur le beau-père. Alors, je ne peux qu’attendre. 

Le lundi matin, je suis appelé au bureau du directeur de l’internat. J’y trouve deux policiers. Je me mets à transpirer, je ne parviens à articuler qu’un timide bonjour. Celui qui semble le plus jeune m’interpelle de façon assez sèche :

— Vous connaissez une demoiselle qui s’appelle Karin Geens ? 

Ça me semble davantage une affirmation qu’une interrogation, mais je lui réponds.

— Oui, que se passe-t-il ?

— C’est votre petite amie ?

— Oui, c’est vrai. Pourquoi ?

— Pouvez-vous nous dire où elle se trouve pour le moment ?

— Normalement, elle est à l’école. 

Je sens que quelque chose de grave est arrivé, mais je n’ose en demander plus. Le flic insiste.

— Quand l’avez-vous vue la dernière fois ?

— Il y a un peu plus d’une semaine. 

Je me dis qu’il vaut mieux ne pas dire que sa maman était avec nous, sans savoir ce qui s’est passé.

— Écoutez, jeune homme, votre amie a disparu depuis quelques jours et si vous pouvez nous aider à la retrouver, c’est une bonne chose. Elle est peut-être en danger. Nous avons trouvé vos lettres bien cachées sous son matelas et c’est votre maman qui nous a dit où vous trouver. 

Je réfléchis en vitesse. Karin est effectivement disparue et peut-être en danger. Je dois l’aider si c’est possible. Je décide donc de parler du beau-père et leur propose de leur montrer la dernière lettre reçue. Ils m’accompagnent dans ma chambre et je leur remets la lettre. Ils demandent à prendre les autres. Je refuse en leur demandant, comme un grand, s’il ne faut pas un mandat de perquisition pour ça. Ils se marrent, mais quand le policier lit la lettre de Karin, son attitude se renfrogne. Intéressant, dit-il. Ensuite, ils partent, prenant bien soin de ne pas me rendre le courrier tandis que moi, je n’ose rouspéter.

J’en ai discuté avec ma mère au téléphone d’abord, brièvement, puis plus longuement quand je suis rentré à la maison pour le week-end. Elle a tenté de me raisonner, me disant qu’elle reviendrait, que tout s’arrangerait. Elle ne semblait pas convaincue pourtant. J’avais le pressentiment que ce ne serait pas le cas. 

Je n’entendrai plus jamais parler d’eux. Ni de la maman ou du beau-père de Karin. Je ne saurai jamais la suite réservée à cette histoire. Ainsi, elle avait disparu, je ne pouvais rien faire sinon attendre, espérer.

Heureusement, à cet âge, on oublie vite. Moi, j’ai fait semblant.

Je l’ai revue, totalement par hasard, à Bruxelles, dans le quartier du Mont des Arts. Elle qui était plutôt classique dans sa façon de s’habiller était cette fois vêtue comme une hippie. Un bandeau sur le front, une très longue robe avec une large ceinture et des sandales. Elle était totalement différente mais je l’avais reconnue immédiatement. J’étais tétanisé. Toutes ces choses que j’avais voulu lui dire depuis si longtemps, toutes ces interrogations en moi… je ne parvenais pas à prononcer le moindre son. Elle m’a regardé un petit moment, comme gênée, m’a lancé un bref salut puis s’est pratiquement enfuie. Sans se retourner alors que moi je l’ai suivie du regard le plus longtemps possible. Je ne m’en suis pas formalisé, le temps avait passé, c’était devenu de l’histoire ancienne, même si j’aurais apprécié un autre genre de retrouvailles.

Bien des années plus tard, alors que je travaillais dans l’informatique, j’étais invité à une réunion de présentation de produits à l’hôtel Sheraton à Bruxelles. Je venais de me garer dans la rue du Marché qui existait encore à l’époque. Sortant de la voiture, j’entends frapper sur une vitre du bordel juste en face. Je lève la tête, mais alors que je prenais un cartable dans mon coffre, une dame apparaît à la porte et crie mon prénom. Je suis ébahi. Karin! La première chose qui me frappe est que celle que j’avais connue avec une poitrine plutôt menue était maintenant dotée de deux fameux obus. Je m’approche d’elle, surpris.

— Tu es prostituée ?

— Oui, ça se voit, me dit-elle, ironique.

— Mais comment …

Je ne termine pas ma phrase, toujours sous le coup de la surprise.

— Difficile de t’expliquer. Je suis ici de 8 à 16 heures, comme une employée. Mes enfants ne sont pas au courant, en dehors de ça, je mène une vie normale. On pourra en reparler.

— Quand ?

La discussion s’arrête là. Une femme, la taulière, est sortie à son tour et me signale que si je veux discuter, je dois entrer et consommer. Non merci. Je n’ai jamais fréquenté ce genre d’endroit, je n’aime pas débourser de l’argent pou quelque chose que j’obtiens gratuitement ailleurs. Je me précipite vers le Sheraton. 

Je ne l’ai jamais revue. J’ai eu d’autres réunions par la suite au Sheraton mais ai pris soin d’éviter la rue du Marché pour trouver un emplacement de stationnement. Ma première petite amie était donc devenue une pute. Comment en est-elle arrivée là, elle si réservée quand elle était adolescente ? Que s’est-il passé après sa disparition? J’aurais aimé connaître son cheminement. Par curiosité intellectuelle. Parce que je m’intéresse toujours à la vie des personnes, que je suis curieux de tout. 

Peut-être que ç’aurait pu faire un beau roman. Ou pas…